Au tour de l’Indépendance … Interview du Docteur Irène FRACHON

Gabriel PERRAUD (Chargé de Mission de Lutte Contre les Conflits d’Intérêts pour le Bureau de l’ISNAR-IMG)

Docteur Frachon, bonjour et merci de nous accorder du temps pour répondre à nos questions.

Vous êtes donc médecin pneumologue au CHRU[1] de Brest et connue comme lanceuse d’alerte dans l’affaire du Médiator®.

Pour rappel, l’affaire du Médiator® concerne le scandale sanitaire entourant le benfluorex (DCI[2] du Mediator®), traitement antidiabétique produit par les laboratoires Servier et vendu aussi comme coupe-faim aux patients pendant plusieurs années en France. C’est en 2010 avec la parution de votre livre : Mediator 150 mg : combien de morts ? que l’affaire prend une ampleur médiatique à large échelle. En effet, avec l’appui de plusieurs études réalisées en association avec des confrères, vous avez mis en cause l’innocuité du médicament et dénoncé le laboratoire Servier qui avait permis sa commercialisation alors qu’il connaissait les risques encourus par les patients.

Pourriez-vous nous rappeler où en est cette affaire juridique ?

Docteur FRACHON

Depuis l’éclatement du scandale fin 2010 et l’ouverture de plusieurs procédures juridiques, la situation est la suivante : plusieurs actions civiles ont abouti à la reconnaissance du caractère « défectueux » du Mediator et à la reconnaissance de la responsabilité du laboratoirequi ne pouvait en ignorer la nocivité. La responsabilité partielle de l’Etat (par l’ANSM[1]) a également été reconnue définitivement par la justice administrative.

Une procédure amiable d’indemnisation a parallèlement été mise en place sous l’égide de l’ONIAM[2] à partir de 2011 et abouti à la reconnaissance (et droit à indemnisation) de près de 3500 victimes.

Au pénal, après des années d’instruction, Servier et certains de ses cadres, l’ANSM et quelques experts, professeurs de médecine ou de pharmacie, sont renvoyés devant un tribunal correctionnel pour un procès qui s’annonce fleuve et qui se déroulera sans doute en 2019. Le réquisitoire du parquet et l’ordonnance de renvoi des juges (600 pages environ pour chaque document !) sont accablants pour Servier mais pointent également très sévèrement les conflits d’intérêts multiples au sein du corps médical ayant favorisé la constitution d’une telle tragédie de santé publique.

 

Gabriel PERRAUD

Aujourd’hui encore, est-ce que vous vous sentez seule dans ce combat de David contre Goliath ?

Docteur FRACHON

Oui et non. Je ne suis pas seule, nous sommes une poignée de défenseurs des victimes du Mediator, médecins, avocats, journalistes, citoyens engagés, politiques, unis et combatifs. Mais une poignée seulement…. et je n’en reviens toujours pas de n’avoir pu baisser la garde depuis 2010, faute de quoi tout serait parti en sucette tant les « forces du mal » (Servier et ses relais au sein du corps médical..) sont puissantes et constamment à la manœuvre pour barrer les droits des victimes et enliser la justice !

 

Gabriel PERRAUD

Vous assurez toujours vos consultations. Comment vivez-vous cette affaire avec vos patients ?

Docteur FRACHON

Mes patients sont très soutenants, au point que pendant longtemps ce sont eux qui demandaient de mes nouvelles au début de chaque consultation !  Cela dit, cette affaire dévorante a constamment parasité mon exercice de praticienne et les patients ont pu en souffrir.

 

Gabriel PERRAUD

Pensez-vous, que cette affaire ait eu des conséquences directes sur la notion d’indépendance dans le milieu de la santé en France ? Avez-vous le sentiment d’une prise de conscience de la part des internes en médecine ?

Docteur FRACHON

On va dire encore oui et non ! Disons qu’une notion qui n’était strictement jamais abordée, celle des conflits d’intérêts, pourtant omniprésents dans le monde médical, a timidement émergé…

Les « jeunes », carabins ou internes, paraissent plus sensibles et ouverts à cette prise de conscience, alors qu’elle est violemment repoussée par les plus séniors, mes propres pairs…

Cela étant, l’emprise des « Big Pharma », généralement encouragée par les « maîtres », se fait pendant les études de médecine et la dépendance aux industries de produits de santé (médicaments et dispositifs médicaux) devient très vite une norme incontestée.

 

Gabriel PERRAUD

Le samedi 31 mars 2018 s’est tenue la deuxième journée nationale de l’indépendance de la formation initiale en médecine, organisée par le FORMINDEP. Cet évènement a notamment pu réunir différentes structures représentants les étudiants en santé, dont l’ISNAR-IMG[1] et des représentants de collèges en médecine. Comment abordez-vous ce type d’événement ? Est-ce que cela vous donne espoir, ou au contraire l’impression que les choses n’avancent pas ?

Docteur FRACHON

C’est encourageant bien sûr, et la mobilisation des étudiants en santé a été pour moi une très belle surprise. Je ne m’y attendais pas, d’autant que cette mobilisation s’est faite la plupart du temps en opposition avec le corps médical enseignant, à quelques rares et heureuses exceptions près. Je m’attendais à une prise de conscience générale forte après que le scandale du Mediator ait éclaté et je suis restée sidérée de voir que Servier, véritable serial-killer pharmaceutique, est resté un sponsor favorablement accueilli à peu près partout. Cette « collabo » est scandaleuse mais voir des jeunes se mobiliser est un signal fort, réconfortant.

 

Gabriel PERRAUD

Nous discutons beaucoup d’indépendance en médecine sans toujours la définir. Par indépendance on entend souvent indépendance vis-à-vis des industries du médicament dans les débats publics. Qu’est-ce que vous entendez par indépendance ?

Docteur FRACHON

En fait c’est assez simple : il suffit de lire la charte du Formindep[2], tout est dit. Mais c’est compliqué car la dépendance et la soumission à cette industrie est une norme profondément enracinée et encouragée depuis des dizaines d’années. Il ne suffit pas d’édicter de beaux principes, comme le fait la remarquable charte de la conférence des doyens. La mettre en œuvre implique une véritable révolution des pratiques et ce n’est pas une mince affaire !

 

Gabriel PERRAUD

Quelles ont été vos principales influences pour en arriver là où vous êtes aujourd’hui ?

Docteur FRACHON

Une grande « patronne » de médecine, le professeur Isabelle Caubarrère qui répétait que « ce n’est pas à l’industrie de former les étudiants et les médecins » ; mon mari, ingénieur militaire (il est hydrographe), astreint à des règles déontologiques strictes au sein du ministère de la défense et qui n’en n’est pas revenu de découvrir les pratiques d’influence généralisées sans vergogne chez les médecins ; et sans doute aussi mon éducation protestante.

 

Gabriel PERRAUD

Vous avez pu partager dans une interview au Monde[3] que votre vocation médicale avait pu s’éveiller avec l’exemple [4]. Qu’est-ce qui vous a inspiré chez ce médecin ?

Docteur FRACHON

C’était un médecin de bonne qualité scientifique, qui manifestait une empathie exceptionnelle et qui plaçait le respect de la vie (sous toutes ses formes, humaine, animale…) au dessus de toute autre valeur sans aucune concession. Il est un des précurseurs de ce qui est devenu la médecine humanitaire et cela a beaucoup compté pour moi, qui me suis engagée avec MSF[5] parce son exemple m’avait impressionnée.

 

Gabriel PERRAUD

Quel est votre regard sur la médecine après toutes ces épreuves ?

Docteur FRACHON

Le dessillement a été très violent probablement parce que j’étais naïve, confiante, peu critique de la pratique médicale que je cotoyais, notamment hospitalière et universitaire et j’étais donc très influençable. Je ne crois pas être devenue parano mais simplement lucide sur de nombreuses pratiques inacceptables au sein des hôpitaux français (et ailleurs très certainement) et depuis…je me méfie ! Et je me sens un peu en marge de bien des collègues que pourtant j’apprécie, à un détail près !

 

Gabriel PERRAUD

Est-ce que, selon vous, un médecin sans conflit d’intérêts est un médecin sans intérêt ?

Docteur FRACHON

Bien sur que non, mais il ne faut pas se raconter d’histoires, les experts sans conflits d’intérêts sont rares : le système est organisé de telle façon qu’il est difficile de rester « dans le coup » ou « dans la course » (universitaire par exemple…) en se gardant totalement de l’influence de l’industrie des produits de santé. Cela est, pour certaines carrières, une ligne presque impossible à tenir, et cela affecte la qualité du « vivier » d’experts indépendants. On doit réfléchir à favoriser des filières qui garantissent l’indépendance sans affecter le « prestige » d’une carrière. On en est loin…

 

Gabriel PERRAUD

Que conseilleriez-vous aux internes qui pourraient se sentir découragés d’exercer la médecine face à ces différents scandales sanitaires ?

Docteur FRACHON

Qu’on a justement besoin de ceux qui sont affectés par ces scandales sanitaires pour favoriser une médecine qui veille exclusivement aux intérêts des patients ! Les scandales sanitaires ne sont pas nouveaux, ils accompagnent hélas fidèlement le « progrès médical » depuis que ce dernier se déploie efficacement. Ils sont la face sombre de l’engagement des médecins, engagement qui se révèle alors dévoyé mais ils sont aussi l’alarme qui retentit régulièrement pour réfléchir au sens de l’exercice de la médecine.

 

Gabriel PERRAUD

Qu’est-ce que vous conseilleriez à des internes qui seraient témoins de faits qui ne respectent pas la charte éthique et déontologique signée par la conférence des doyens[6]? Par exemple, si un chef de service impose à un interne de venir à des présentations faites par un représentant de laboratoire, comment un interne peut-il faire changer les choses ?

Docteur FRACHON

J’ai une petite et terrible anecdote à ce sujet : un interne de mon service, effectuant un stage dans un autre CHU s’était ému d’être tenu d’assister à une réunion « scientifique » organisée dans un restaurant prestigieux par le laboratoire Servier. Il m’avait alertée et j’avais de mon côté dénoncé cette manifestation que je trouvais scandaleuse. Cela avait fait du barouf, y compris dans les médias, et la fin de stage de cet interne, suspecté d’être à l’origine de la fuite, a été un enfer… Que les internes apprennent à se garder de la part la plus indécente de l’influence des labos, comme rester à l’écart des buffets, est important mais ils n’ont pas vocation non plus à être kamikazes et se saborder alors que le système ne bouge pas d’un iota et les éjectera impitoyablement. C’est pour éviter ces situations qu’il faut une mobilisation déterminée et concertée, au sein des syndicats d’étudiants, d’internes, de médecins, des corpos, des associations, bref il faut se serrer les coudes car les situations individuelles peuvent être violentes. Il faut arriver à bouger les institutions, les politiques, les responsables pour infléchir les pratiques, y compris de façon autoritaire et réglementaire.

 

Gabriel PERRAUD

La notion de lanceur d’alerte n’est pas forcément très claire pour tout le monde, quelle est pour vous la définition d’un lanceur d’alerte ?

Docteur FRACHON

J’ignorais ce qu’était un lanceur d’alerte lors de mon enquête Mediator. J’ai découvert ce terme (« whistleblower » en anglais) parce qu’il était utilisé avec ironie par mes adversaires, après que j’ai dénoncé ce scandale. Cela veut dire que cette démarche (qui est celle d’une dénonciation, que ce soit d’un délit ou d’un danger, dans le cas du Mediator c’était les deux…) ne correspond pas à un statut défini car ce n’est pas une action préméditée.  Ce qui est certain c’est qu’un lanceur d’alerte est toujours un emmerdeur qui s’attirera des foudres car ce qu’il dénonce remet forcément en question le fonctionnement d’un système qui arrange beaucoup de monde. C’est un grain de sable…

 

Gabriel PERRAUD

Il est souvent reproché à ce statut de permettre des dérives de relations entre confrères et finalement de plus nuire à nos collègues que de réellement permettre une avancée sociétale. Qu’en pensez-vous ?

Docteur FRACHON

En réalité tout dépend de la nature et la qualité de l’alerte. Un lanceur d’alerte a une responsabilité, celle d’étayer solidement ce qu’il avance et dénonce, sans pouvoir être suspecté de régler des comptes personnels ni verser dans la calomnie infondée. Si ces conditions sont remplies, personne ne peut contester aujourd’hui des avancées sociétales véritables, dans le domaine de la médecine, ébranlée profondément par certains scandales retentissants comme dans le domaine de la finance par exemple, si l’on pense aux conséquences des révélations d’un Antoine Deltour sur les pratiques scandaleuses d’optimisation fiscale.

 

Gabriel PERRAUD

Certains, notamment sur internet (blogs, journaux numériques…), ont prétendu que la médiatisation de l’affaire Mediator a été faite dans l’intérêt de promouvoir d’autres laboratoires pharmaceutiques, que vous inspirent ces théories ?

Docteur FRACHON

Je suis au cœur de la médiatisation de cette affaire et j’en connais les ressorts intimes. La défense des victimes du Mediator et la protection des usagers de santé des pratiques criminelles récidivistes de Servier (le drame du Mediator a succédé au scandale de l’Isoméride du même labo, resté impuni) ont été les seules motivations de cette médiatisation, moyen que j’ai choisi pour pousser la justice à se saisir cette affaire. L’impact de cette médiatisation est lié au bilan humain effarant de ce drame, des centaines et très probablement des milliers de morts, simplement en France. Si un tel crime industriel, une fois connu, n’était pas médiatisé, on aurait du souci à se faire pour notre République ! Mais c’est vrai qu’il y a eu éclosion de multiples théories complotistes, dont celles imaginant que ce scandale était mis en avant pour protéger d’autres industriels de leurs propres turpitudes, comme le scandale de l’Avandia de GSK par exemple et d’autres délires du même ordre. J’ai découvert à cette occasion la sphère complotiste, très active sur le net et les réseaux sociaux…

 

Gabriel PERRAUD

Quelles protections juridiques existe-t-il pour les soignants souhaitant eux aussi faire remonter des anomalies constatées dans le système de soin, et qui n’ont pas le soutien de leur hiérarchie ?

Docteur FRACHON

J’ai du mal à répondre à cette question, je pense qu’il y a peu de protections juridiques spécifiques et une lourde omerta culturelle dans le monde médical. Parfois, pour des raisons que l’on peut comprendre, comme l’importance de montrer qu’il existe une certaine cohérence au sein du corps médical afin de ne pas briser la confiance des concitoyens dans « leur » médecine. La solidité de la preuve de ce que l’on avance reste sans doute la première et indispensable ligne de protection pour un lanceur d’alerte. Ensuite la médiatisation comme moyen d’alerte ne doit être utilisée qu’en dernier recours, ce qui a été mon cas : j’ai d’abord publié scientifiquement mes observations, j’ai remonté les alertes par les canaux classiques de la pharmacovigilance et obtenu le retrait à l’échelon européen du Mediator sans faire de vagues. C’est l’absence de prise en compte par les autorités de santé du comportement à l’évidence délictueux du laboratoire Servier qui m’a poussée à franchir la ligne rouge en publiant mon témoignage, parfaitement étayé.

 

Gabriel PERRAUD

Vous avez pu vous exprimer à de nombreuses reprises sur l’importance de la protection du statut de lanceur d’alerte en France, est-ce que vous pourriez nous expliquer pourquoi ?

Docteur FRACHON

Je reste impressionnée par la violence des réactions suscitées par l’alerte Mediator, à mon encontre en partie mais surtout à l’encontre de ce que dévoile cette catastrophe, c’est-à-dire le risque sanitaire majeur que représentent des conflits d’intérêts non maitrisés. Alors qu’en toute franchise, je pensais que la démonstration était tellement évidente que cela ne ferait pas un pli ! Huit années ont passé et l’affaire n’est toujours pas jugée au pénal tandis que les victimes du Mediator sont toujours malmenées par le laboratoire Servier, et parfois par leurs propres médecins qui continuent de se gaver avec l’industriel en prétextant que tout ceci n’est qu’une « exagération médiatique ». J’ai cotoyé depuis de nombreux lanceurs d’alerte, des théoriciens de ces démarches de citoyens, comme le sociologue Francis Chateauraynaud, des associations également, comme Anticor ou Transparency International, se battant contre la corruption souvent dénoncée par des lanceurs d’alertes, Les lanceurs d’alerte ne sont pas tous des irresponsables mais parfois d’indispensables « prophètes » de nos sociétés. « Nul n’est prophète en son pays », il faut pouvoir faire mentir cet adage !

 

Gabriel PERRAUD

Merci beaucoup pour vos réponses.

 

Pour le Bureau de l’ISNAR-IMG,

Gabriel PERRAUD,

Chargé de Mission de Lutte Contre les Conflits d’Intérêts,

 

[1] InterSyndicale Nationale Autonome Représentative des Internes de Médecine Générale

[2] Charte du Formindep

[3] Irène Frachon : “Avec le Mediator, j’ai déterré un charnier” – Le Monde – 20 novembre 2016

[4] Albert SCHWEITZER

[5] Médecins Sans Frontière

[6] Il s’agit de la charte Charte éthique et déontologique des Facultés de Médecine et d’Odontologie signée en 2017. Elle n’est pas signée par toutes les facultés, mais tend à être de plus en plus adoptée. Elle est disponible ici.