L’internat, mes parents et moi !

Pour commencer, il faut dire que mes parents ne sont pas du tout médecins. Du coup, la médecine, je ne peux pas dire que je sois tombée dedans quand j’étais petite. Non, je me suis levée un matin, j’ai décidé que je ferai une P1, et à partir de ce jour, mes parents m’ont toujours soutenue… à leur façon.

 

En réalité, répondre à la question « comment mes parents me voient-ils ? » est assez compliqué. La réponse est vraiment dépendante du contexte.

 

Quand ils savent que je sors de garde et qu’ils m’appellent sur mon repos, mes parents me voient comme une fainéante, une ingrate :
« – Attends mais tu te rends compte ?!? Tu ne travailles pas aujourd’hui et tu dors à 10h du matin ???
– Mais maman, j’ai pas dormi de la nuit…
– Non mais c’est bon ! Si tu n’as pas envie de me parler, tu n’as qu’à le dire ! »
Dans ces moments-là, j’ai vraiment, mais alors vraiment envie de raccrocher pour dormir…

Quand on parle des week-ends, mes parents me voient comme une forcenée :
« Comment ça tu travailles un samedi ? Mais enfin ! Tu te reposes quand ?»
Dans ces moments-là, j’avoue, j’ai vraiment, mais alors vraiment envie de pleurer…

Quand une personne tombe dans la rue, mes parents me voient parfois comme une magicienne :
« Poussez-vous ! Ma fille est interne ! Allez ! Va lui faire tes trucs là et parle-lui en médical ! »
Dans ces moments-là, j’ai envie de leur demander s’ils savent que je n’ai pas encore reçu ma lettre pour Poudlard…

Quand un de leurs amis est malade, mes parents me voient comme un devin :
«  Tu sais que Jean-Bob est malade depuis 2 jours ? Il n’a même pas pu aller travailler… Tu ne sais pas ce qu’il a par hasard ? »
Dans ces moments-là, je m’dis qu’il faut vraiment, mais alors vraiment que je pense à laisser une boule de cristal dans chacun de mes pantalons.

Quand l’une de leurs connaissances est passée aux urgences, la plupart du temps, mes parents me voient comme un monstre :
« – Mais tu ne te rends pas compte ! Il est tombé du haut d’un arbre et il a eu 4 points de suture ! ça fait beaucoup 4 !
– Ah ? Oui ça fait… plus que 3 points…
– Tu n’as vraiment pas de cœur ! »
Dans ces moments-là, je me demande vraiment, mais alors vraiment s’ils s’imaginent que mon rôle est de pleurer chaque fois que je vois un « grand blessé » …

Quand j’essaie de leur parler de la FUMG[1], mes parents me voient comme une correspondante étrangère :
« Clinicat ? Mais tu veux travailler dans une clinique ? Tu vas enfin choisir une spécialité ? »
Dans ces moments-là, j’ai vraiment, mais alors vraiment l’impression de me battre contre des moulins à vent.

Quand je leur parle de mes cours théoriques, mes parents me voient comme une adolescente rebelle :
« Et donc, tu vas encore nous faire croire que tu es étudiante mais que tu n’as pas de vacances scolaires ? On n’est pas assez bien pour que tu viennes nous voir plusieurs semaines d’affilée ! »
Dans ces moments-là, j’ai vraiment, mais alors vraiment envie de leur répondre que je trouve plus intéressant d’aller fumer des joints avec les copains derrière les poubelles du bahut…

Bref ! Je suis interne et mes parents ne parlent définitivement pas ma langue. Mais je leur dois ma réussite. Alors, même si parfois c’est fatigant, je continue d’essayer de leur expliquer ma vie et un jour, peut-être, ils me verront simplement comme un médecin.
Et, à ce moment-là, je serai vraiment, mais alors vraiment heureuse.

 

 

Pour le Bureau de l’ISNAR-IMG,
Christiane BEDIER,
Présidente du SIMBAN[2] de CAEN,
ancienne Secrétaire Générale Adjointe de l’ISNAR-IMG.

 

 

[1] Filière Universitaire de Médecine Générale

[2]Syndicat des Internes de Médecine générale Bas Normands